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Petit projet de la matière – Anne Karine Lescop, Odile Duboc et Françoise Michel.

L’histoire débute en 1993, avec la création du Projet de la matière, pièce chorégraphique d’Odile Duboc et Françoise Michel, aujourd’hui  emblématique  dans l’histoire de la danse des dernières décennies. Odile Duboc avait créé avec ses danseurs un vocabulaire de mouvements basé sur la mémoire de leurs sensations.  Elle traversait avec eux des expériences de corps au contact de différentes matières : bouger sur des matelas d’eau ou des coussins d’air, écouter le crépitement du feu… Projet de la matière est né de ces traversées sensorielles.

Anne-Karine Lescop, danseuse et chorégraphe, faisait partie de la création en 1993. Elle en a profondément été marquée, et a décidé de re-créer cette pièce en la faisant interpréter par des enfants. Elle commence à élaborer ce projet avec Odile Duboc peu avant que celle-ci ne décède (en mai 2010). Ce travail de transmission prendra par conséquent la teinte d’un hommage à cette grande figure de la danse contemporaine française. Il soulève la question de la durée de vie des œuvres du spectacle vivant. Comment la transmission peut faire continuer à exister une œuvre ? Et quelle est la nature de cette transmission ? Ici, une chose est certaine : ce qui a voulu être transmis, c’est bien plus le processus de travail, cette recherche des mouvements qui viennent de la mémoire des sensations, plutôt qu’un enchaînement précis de déplacements et de mouvements.  La force symbolique de la transmission de cette pièce à de jeunes générations est évidemment puissante.

Pour l’édition 2011, le festival des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis a accueilli le Petit projet de la Matière. Deux classes d’école primaire des villes de Bagnolet et de Montreuil ont été réunies, et ont pendant toute l’année scolaire œuvré à ce projet avec Anne-Karine Lescop et Bruno Danjoux (également danseur dans la pièce originale). Le processus de création de la pièce basé sur l’expérimentation a été mis en place pour les enfants, qui se sont plongés dans ce travail si particulier durant de nombreuses heures d’ateliers.

Pour ces derniers enfants, c’est la découverte d’une autre manière de travailler, de se concentrer, de se dépasser. Etre à l’écoute de son corps et de ses sensations, développer sa sensibilité, être attentif et réceptif à son environnement et œuvrer collectivement pour faire aboutir un projet : un programme qui contribue largement à l’épanouissement de chacun comme futur citoyen.

Lorsqu’elle a traversé ses expériences sensorielles dans les années 90, Anne-Karine Lescop raconte qu’elle a retrouvé des sensations de son enfance. Transmettre cette pièce à des enfants apparaissait alors comme une évidence pour lui faire prendre une dimension nouvelle.

Les 26, 27 et 28 mai derniers, les petits bagnoletais et montreuillois  se sont produits sur le grand plateau du Nouveau Théâtre de Montreuil dans des  conditions professionnelles. Sur scène, on découvre le décor tel qu’il était à l’époque : baigné d’une lumière douce, l’espace est jonché de « baleines » (sorte de pouf géant) et de ces petits êtres en costumes blancs. C’est comme si les corps et la scénographie avaient le même statut : ce sont des masses, des choses déposées. Les corps s’intègrent complètement dans le décor, ils en épousent les formes et les densités.

Le mouvement apparait progressivement : les danseurs, sont ponctuellement traversés par une impulsion qui s’amplifie peu à peu. Elle en fera décoller certains de ces postures d’abandon, pour être comme transportés par une force extérieure : on imagine dans l’eau un courant capricieux qui tantôt caresse les éléments, tantôt les violente. Alors, les corps roulent au sol et se redressent  à plusieurs reprises. Ils ne tentent pas d’échapper à ce courant, ils le subissent naturellement.

Bien que l’on puisse apposer des images sur ce qui se passe sur le plateau, on est dans un espace temps abstrait et flottant.  Les jeunes interprètes nous emmènent dans cet ailleurs qui ne raconte pas d’histoire mais qui dit l’essentiel du sentir. Les qualités de leur mouvement évoquent tantôt la légèreté, le crépitement, le liquide, le lourd. Ils traversent différents états avec une puissance et une précision impressionnantes. Toute cette mémoire de sensations se déploie devant nous, et l’on perçoit les poids qui s’abandonnent délicatement les uns aux autres, et se ressaisissent : poésie sensible des corps comme substance.

La justesse de Petit projet de la Matière est d’autant plus saisissante si l’on considère que les enfants, pour la plupart, n’avaient jamais dansé. On peut les emmener très loin dans le travail : l’abstraction et retour aux sensations pures des matières sont bien plus accessibles au plus jeunes que l’on ne pourrait le penser.

Anne-Karine Lescop travaille actuellement avec des enfants avignonnais et vous pourrez découvrir ce spectacle les 6, 7 et 8 juillet dans le cadre de l’édition 2011 du Festival d’Avignon.

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